Randonnée et grands itinéraires pédestres

Marcher l'art en Haute-Provence : randonner avec Luc Richard, guide d'art en montagne

Luc, vous êtes à la croisée de plusieurs mondes – montagne, art, géographie des territoires, écriture – comment décririez-vous aujourd’hui votre métier et la manière dont vos randonnées contribuent concrètement à faire découvrir et valoriser le Queyras et la Haute-Provence...

1 juillet 2026 9 min de lecture
Marcher l'art en Haute-Provence : randonner avec Luc Richard, guide d'art en montagne

Luc, vous êtes à la croisée de plusieurs mondes – montagne, art, géographie des territoires, écriture – comment décririez-vous aujourd’hui votre métier et la manière dont vos randonnées contribuent concrètement à faire découvrir et valoriser le Queyras et la Haute-Provence ?

Je suis accompagnateur en montagne diplômé d'État et guide d'art en montagne, certifié par le musée Gassendi de Digne-les-Bains. Concrètement, je conduis de petits groupes sur les sentiers de Haute-Provence en faisant tenir ensemble deux choses qu'on sépare trop souvent : la marche et l'art contemporain. La région abrite la plus grande collection au monde d'œuvres d'Andy Goldsworthy — les Refuges d'Art — ainsi qu'une collection d'art en montagne réunie par le musée Gassendi. Mon métier, c'est d'ouvrir ces œuvres à des marcheurs : les situer, raconter le geste de l'artiste, donner les clés pour les regarder vraiment. Valoriser un territoire, pour moi, ce n'est pas y amener du monde : c'est apprendre à le lire — sa géologie, ses bergeries abandonnées, ses plantes, ses histoires. L'art devient alors une porte d'entrée vers le paysage, et le paysage une manière de comprendre l'art.

Vous guidez notamment autour des œuvres d’Andy Goldsworthy et de la collection d’art en montagne du Musée Gassendi. Qu’est-ce que cela change, pour un territoire, d’être parcouru non seulement comme un paysage naturel mais aussi comme un « musée à ciel ouvert » ? Avez-vous un exemple précis de randonnée où l’art a radicalement transformé le regard des participants sur le lieu ?

Cela change le statut même du paysage. Goldsworthy dit que ses œuvres ne sont pas des objets posés sur la montagne, mais « une couche supplémentaire » de celle-ci : il a travaillé avec la pierre sèche, les ruines, la lumière, jamais contre elles. Une crête, une bergerie effondrée, un vallon cessent alors d'être un décor : ils deviennent des lieux habités par une intention.

Un exemple précis : au col de l'Escuichière, les marcheurs arrivent devant un mur de calcaire sombre parcouru de fines lignes blanches. Tout le monde croit voir de l'eau qui ruisselle. En réalité, ce sont des veines de calcite déposées il y a deux cents millions d'années, quand la roche reposait au fond d'un océan ; Goldsworthy n'a fait que révéler ce que la pierre contenait déjà. À cet instant, le regard bascule : les gens ne voient plus une simple paroi, ils voient le temps géologique. Et c'est encore plus fort dans les Refuges où l'on dort : on cuisine au feu de bois à côté de l'œuvre, on passe la nuit à l'intérieur. On ne regarde plus l'art à distance — on l'habite.

Votre trajectoire – Sciences-Po, dix ans en Chine, reportages dans des régions reculées, grandes traversées en autonomie – n’est pas celle d’un accompagnateur « classique ». En quoi ces expériences lointaines nourrissent-elles aujourd’hui votre manière de raconter un vallon du Queyras, un sentier de Haute-Provence ou un cairn de Goldsworthy à vos randonneurs ?

Le journalisme et les années passées en Chine m'ont appris une chose simple : un lieu ne se raconte pas avec des dates, mais avec des histoires et un regard. Pendant dix ans, mon travail a consisté à rendre lisibles, pour des lecteurs français, des mondes très lointains. Je fais la même chose aujourd'hui sur un sentier de Haute-Provence — sauf que le « lointain », c'est l'œuvre d'un artiste, la mémoire d'une bergerie, la patience d'un mur de pierre sèche.

Les grandes traversées en autonomie, en Islande ou en Terre de Feu, m'ont donné le goût du dépouillement : marcher léger, cuisiner soi-même, accepter le silence. C'est exactement l'esprit d'une nuit dans un Refuge de Goldsworthy. Et l'habitude du reportage me sert sur le terrain : observer, écouter, choisir le détail qui éclaire tout le reste plutôt que de réciter une fiche.

Vous parlez de randonnées culturelles, d’ethnobotanique, d’histoire, de littérature… Comment parvenez-vous, sur le terrain, à faire cohabiter la dimension contemplative de la marche, la rigueur scientifique (géologie, écologie, patrimoine) et l’imaginaire artistique sans que l’une ne prenne le pas sur les autres ?

Je crois qu'il ne faut pas les hiérarchiser, mais les laisser se répondre au bon moment. La marche impose son rythme : il y a des heures de silence où l'on avance, où le corps travaille et où l'esprit se vide — c'est la part contemplative, et je la protège, je ne commente pas tout. Puis on s'arrête : devant un pli géologique, une plante, une œuvre. Là, je donne ce que je sais — la géologie, l'usage d'une herbe, le geste de l'artiste, parfois un texte ou un poème.

La rigueur, c'est de ne rien inventer ; l'imaginaire, c'est de laisser chacun faire son propre lien. Et ces dimensions ne se concurrencent pas : Goldsworthy dit voir « tous les paysages comme des séries de strates quasi géologiques » — les couches humaines d'un territoire ont la même épaisseur que ses couches de roche. Toute la collection du musée Gassendi est d'ailleurs placée sous une devise, celle du savant dignois Pierre Gassendi : ambulo ergo sum, « je marche donc je suis ». On ne connaît pas un lieu par la seule pensée, mais par le corps en mouvement. Mon rôle, finalement, c'est de doser — et de me taire au bon moment.

La valorisation des territoires par la randonnée et l’art pose aussi la question des limites : surfréquentation de certains sites, fragilité des œuvres in situ, impacts sur la faune et la flore. Comment gérez-vous ces tensions dans votre pratique, et quelles règles ou « éthique du marcheur » essayez-vous de transmettre aux groupes que vous accompagnez ?

C'est une vraie question, et je la prends au sérieux. Ma première réponse, c'est le petit groupe : je n'accompagne jamais plus de dix personnes, souvent moins. Sur des œuvres in situ et dans des milieux fragiles, le nombre est déjà une forme de respect.

Ensuite, des règles simples, que je transmets : on reste sur les sentiers, on ne prélève rien. On ne laisse aucune trace derrière cela : c'est pour cela que mes séjours tendent vers le "zéro déchet" – et tous les repas que je prépare le sont avec des produits bio et/ou locaux. On se fait discret près des zones sensibles pour la faune. L'« éthique du marcheur », pour moi, tient en une idée : on est l'invité du lieu, pas son propriétaire. Goldsworthy dit que son travail « ne traite pas des questions écologiques : il en est une ». C'est exactement ça : quand on a appris à regarder une œuvre avec attention, on regarde aussi le reste du vivant autrement. Le soin devient une habitude, pas une contrainte.

En tant que prestataire référencé par l’UNESCO Géoparc de Haute-Provence, comment imaginez-vous l’évolution, dans les dix prochaines années, de ces formes de tourisme culturel et artistique en montagne : vers plus de grands itinéraires emblématiques comme celui des Sentinelles et Refuges d’art, ou au contraire vers des micro-expériences plus intimistes et localisées ?

Je ne crois pas qu'il faille choisir : les deux vont coexister, et c'est tant mieux. Il faut d'abord rappeler l'échelle de ce qui existe ici : la collection d'art en montagne du musée Gassendi, c'est environ cent soixante œuvres in situ de quatorze artistes, déployées sur plus de deux mille kilomètres carrés autour du Géoparc UNESCO de Haute-Provence. Un musée géographique sans équivalent au monde.

Les grands itinéraires emblématiques, comme celui des Refuges d'Art, gardent une vraie force : ils donnent une colonne vertébrale au territoire. Mais leur avenir dépendra de notre capacité à les fréquenter sans les abîmer — donc à les vivre en petits groupes, hors saison, avec un accompagnement qui apporte du sens plutôt que du volume. À côté, la demande ira de plus en plus vers des formats courts et intenses : deux jours, une nuit dans un Refuge. Ma conviction, c'est que ce tourisme-là gagnera moins en quantité qu'en profondeur. Face à l'écran et au trop-plein d'images, ces œuvres offrent autre chose : un contact réel avec la pierre, le temps, le paysage. Les gens ne cherchent plus à cocher des sites, mais à vivre un lieu vraiment.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut découvrir ou redécouvrir un territoire de montagne autrement – par la marche, l’art, l’observation – et qui ne sait pas par où commencer pour aller au-delà de la simple « rando panoramique » ?

Commencez petit, mais avec quelqu'un qui connaît le lieu de l'intérieur. Et surtout, ne vous laissez pas intimider : on imagine souvent ces œuvres inaccessibles, alors que la plupart des Refuges sont à une heure de marche d'une route. On peut très bien les découvrir en étoile, une journée à la fois, en rentrant le soir — c'est même une excellente façon de commencer avant de tenter, plus tard, l'itinérance complète.

Mon conseil concret : choisissez une œuvre, une seule, et allez-y à pied plutôt qu'en voiture. La marche prépare le regard. Laissez tomber l'idée de « tout voir » ; préférez bien voir une chose, et acceptez de ne pas comprendre tout de suite — le sens vient en restant, pas en passant. Goldsworthy dit des maisons qu'il a relevées : « Les bâtiments sont des empreintes dans lesquelles j'ai mis mes pas. » Marcher vers ces œuvres, c'est y mettre ses pas à son tour. Sortir de la simple « rando panoramique », au fond, c'est arrêter de consommer le paysage comme une image et commencer à l'habiter.

Pour en savoir plus : https://www.lucrichard.fr