Alain, vous vivez et travaillez sur le Plateau des Petites Roches, en plein cœur de la Chartreuse : comment ce territoire a façonné votre regard de photographe et d’accompagnateur en montagne, et en quoi il est devenu le fil conducteur de votre travail autour de la mise en valeur des paysages et des activités outdoor ?
La Chartreuse pour moi est mon jardin, il n’y a pas un jour sans que je ne ressente la chance que j’ai de vivre dans ce massif, avec une vue imprenable sur Belledonne est l’ailleurs. Vivre dans ce lieu m’offre l’opportunité de simplement pouvoir partir à pied de chez moi pour m’immerger dans le monde photographique que j’aime. On est forcément influencé par ce qui nous entoure, mais comme photographe et comme accompagnateur en montagne, ce qui m’importe c’est de me reconnecter avec la nature, de transmettre, de découvrir et d’imaginer. Après c’est sûr qu’en habitant sur le Plateau des Petites Roches, on a de grandes chances de se retrouver nez à nez avec le monde du vol libre, et ça ouvre de belles perspectives photographiques…
Votre œuvre mêle paysages réels et univers oniriques pour interroger le regard du spectateur : concrètement, comment construisez-vous une image qui donne envie de découvrir un territoire sans tomber dans la carte postale ou le simple « joli paysage » destiné au tourisme ?
Je distinguerai les photos de commandes et mon travail artistique plus personnel. Quand une structure me commande des images, je me dois, avec ma pâte je l’espère, répondre à un cahier des charges. Dans mon travail artistique, je peux et je me dois de plonger dans ce que je ressens, ce que j’aime, et que j’ai besoin d’exprimer. J’aime les paysages sous la pluie, dans le brouillard et les nuages, les ambiances « Petit Poucet ». L’important en photographie c’est que l’image raconte une histoire. Bien souvent une photo trop lisse, trop parfaite d’un point de vue technique ne raconte plus rien. J’aime trouver l’élément incongru qui décale le regard et interroge sur notre place dans ce monde. Une fois les photos diffusées, libre à chacun de les interpréter comme il les ressent et d’avoir envie ou non de venir dans cet univers.
Vous êtes à la fois photographe et accompagnateur en montagne : sur le terrain, comment ces deux métiers se nourrissent-ils l’un l’autre lorsqu’il s’agit de valoriser un lieu – du choix de l’itinéraire à la lumière, en passant par la manière de faire vivre l’expérience outdoor aux personnes que vous guidez ?
Les points communs entre mes deux activités sont la nature, la montagne, et l’émotionnel. Comme accompagnateur en montagne, je repère des lieux, je sais faire un pas de côté et ne pas suivre le chemin balisé, je sais jouer avec les reliefs et la météo pour essayer de trouver la bonne lumière. J’aime faire rencontrer les lieux que j’aime, les petits secrets d’ambiances à mes clients. J’encadre pour Belledonne en Marche qui est une structure qui travaille beaucoup avec un public scolaire, mais également pour des familles, ou pour des séminaires professionnels, toujours avec une dimension nature très forte. Le but n’est pas l’exploit sportif mais la découverte, l’immersion. Mais je ne sais pas faire deux choses en même temps. Je n’encadre pas quand je fais des photos, et je ne fais pas de photos quand j’ai ma casquette accompagnateur en montagne. Même s’il s’agit d’un groupe venu pour une sortie photo, mon but est de les guider pour qu’ils réalisent leurs propres clichés.
Comme photographe officiel de Prévol Parapente, de la Coupe Icare ou du St Hil Airtour, vous travaillez sur des événements très spectaculaires : quels sont vos partis pris pour que ces images de sport et de vol libre servent aussi à raconter un territoire, une culture de la montagne, plutôt que seulement la performance ou le « show » ?
Pour moi la montagne, les espaces naturels, ne doivent pas être des stades. Beaucoup de pratiquants oublient parfois que le lieu de leurs passions n’est pas seulement un contexte. Il convient avant tout d’apprendre à connaître, à respecter les milieux, et à passer sur la pointe des pieds. Dans mes photos j’essaie d’intégrer les pratiques dans leurs environnements et non l’inverse. Mais eu final ça reste l’humain, les échanges, et l’histoire qui est racontée qui sont importants.
Vous collaborez avec des acteurs locaux (Office de tourisme de Chartreuse, Funiculaire de Saint-Hilaire-du-Touvet, entreprises comme Prévol Parapente) : pouvez-vous nous raconter un projet précis où la photographie, combinée à la randonnée, au parapente ou à d’autres activités outdoor, a réellement changé la manière dont un lieu est perçu ou fréquenté ?
Les grands changement environnementaux et climatiques change profondément notre rapport à la nature et à la montagne. Le tout ski disparait et il y a de plus en plus de personnes, ne connaissant pas toujours les bonnes pratiques, qui recherchent une forme de sauvage, de naturel. Concrètement j’ai aujourd’hui de plus en plus de demandes de photos d’hivers sans neige parmi les commandes qui me sont faites. A 1000, 1500 voir 2000 mètres d’altitude les hivers sans neige ou avec de grosses variations de température deviennent de plus en plus classiques. Les territoires réinventent leurs discours touristiques. Les bulles de fraicheurs sont des trésors aujourd’hui et mes photos servent à raconter et accompagner ces changements. Mettre en avant des sports doux comme la randonnée ou le parapente permet une nouvelle approche du monde, moins consommatrice.
Avec l’essor des réseaux sociaux, des smartphones et d’une fréquentation accrue des espaces naturels, comment voyez-vous évoluer la photographie de paysage et d’outdoor dans les prochaines années ? Quels enjeux vous semblent cruciaux pour continuer à valoriser les territoires sans les banaliser ni les dégrader ?
Le problème des réseaux sociaux est connu. Tout le monde veut sa photo Instagram prise des milliers de fois au même endroit histoire de dire j’y étais. Encore une fois il faut réapprendre à être dans l’instant et dans le respect, réapprendre à être dans le vrai et non pas dans le fantasmé ou le virtuel. Comme photographe on a une responsabilité quand on montre un paysage, quand on raconte un territoire. Il y a certain lieu où l’on peut revenir des dizaines de fois pour avoir la bonne lumière, la bonne ambiance. Il faut éduquer, faire de la pédagogie, et ne pas forcement indiquer le lieu précis des prises de vue. On est de plus en plus nombreux dans un monde de plus en plus étriqué. Le vivre ensemble et la conscience environnemental (2 notions qui semblent devenir obsolètes) sont à réinvestir. Et peut être que parfois il faut savoir s’interdire d’aller dans un lieu, ou de publier certaines photos pour la préservation d’espaces de nature fragiles et menacés.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite, à son échelle – qu’il soit photographe amateur, randonneur ou simple visiteur – contribuer par ses images et ses pratiques outdoor à mieux faire connaître et respecter les territoires de montagne ?
Prenez le temps d’être dans l’instants et le lieu. Prenez le temps d’apprendre à connaitre, et votre pratique, et les bons gestes pour l’environnement. Faites des photos mais sans vous mettre en danger pour les faire, et sans vouloir faire la photo pour paraitre. Vous n’êtes pas obligé de publier tout, et surtout, si les lieux sont encore confidentiels, soyez évasifs sur la localisation. Les photos peuvent être aussi un beau médium pour communiquer sur ce qu’il faut faire ou pas faire, sur les dérives, et sur la sensibilisation à ce qui est fragile.
Pour en savoir plus : https://www.alain-douce.com / www.instants-sensibles.com