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Interview de Sylvie Christofle de Université Côte d’Azur _IAE Nice : partager son expertise universitaire au service de l’innovation territoriale

Sylvie, vous êtes à la croisée de la géographie, du tourisme et de la gestion à l’Université Côte d’Azur : comment décririez-vous concrètement la façon dont votre expertise universitaire s’est mise au service de l’innovation territoriale sur la Côte d’Azur...

8 juillet 2026 13 min de lecture
Interview de Sylvie Christofle de Université Côte d’Azur _IAE Nice  : partager son expertise universitaire au service de l’innovation territoriale

Sylvie, vous êtes à la croisée de la géographie, du tourisme et de la gestion à l’Université Côte d’Azur : comment décririez-vous concrètement la façon dont votre expertise universitaire s’est mise au service de l’innovation territoriale sur la Côte d’Azur ?

L’un des fils conducteurs de mon parcours est précisément de faire dialoguer la recherche académique et les besoins des territoires. À l'Université Côte d’Azur, je travaille à l’interface de la géographie, du tourisme et des sciences de gestion, avec l'idée que la recherche ne doit pas seulement décrypter et analyser les transformations territoriales, mais aussi fournir des cadres de compréhension et des outils d'aide à la décision pour les acteurs publics et privés.

Concrètement, mes travaux portent sur plusieurs enjeux qui concernent directement la Côte d’Azur : l'événementiel touristique, le tourisme d'affaires (MICE), les destinations intelligentes, les stratégies de marketing territorial et, plus récemment, le tourisme régénératif. Dans chacun de ces domaines, je cherche à dépasser les approches sectorielles pour proposer une lecture systémique, globale, des interactions entre territoires, organisations, habitants, visiteurs et technologies.

Cette démarche s'est traduite par la création et l'animation de plusieurs dispositifs de transfert de connaissances. Depuis plusieurs années, je porte notamment le groupe de recherche Tourisme/s de la MSHS Sud-Est ainsi que les Journées d'Étude du Tourisme (JET), qui réunissent chercheurs, collectivités, offices de tourisme, entreprises et professionnels autour de problématiques directement liées aux défis du territoire azuréen : tourisme intelligent, résilience, tourisme de luxe responsable ou encore tourisme régénératif.

Mes recherches récentes vont également dans cette direction. Le projet consacré au tourisme événementiel régénératif vise explicitement à produire des connaissances scientifiques mais aussi des indicateurs et des grilles d'analyse susceptibles d'accompagner les gouvernances territoriales dans leurs choix stratégiques. L'objectif est de passer d'une logique consistant à limiter les impacts négatifs du tourisme à une approche où celui-ci contribue positivement aux écosystèmes, aux économies locales et au bien-être des habitants.

Parallèlement, plusieurs de mes publications interrogent les stratégies des destinations touristiques face aux transitions numériques, environnementales et sociétales. J'accorde une attention particulière aux discours institutionnels, à leur cohérence avec les pratiques observées et aux conditions d'une véritable innovation territoriale. Cette approche permet d'éclairer les décisions des collectivités tout en alimentant le débat scientifique sur les nouveaux modèles de développement touristique.

Enfin, je considère que l'innovation territoriale passe aussi par la diffusion des connaissances. C'est pourquoi je m'investis régulièrement dans des conférences, tables rondes, interventions dans les médias et échanges avec les professionnels. Mon objectif est de rendre les résultats de la recherche accessibles aux décideurs et de favoriser un dialogue permanent entre université, institutions et acteurs économiques. Pour moi, l'université joue pleinement son rôle lorsqu'elle devient un partenaire des territoires, capable non seulement d'expliquer les mutations en cours mais aussi d'accompagner leur transformation.

À travers l’Institut Ulysse, le Master Management du Tourisme et de l’Hôtellerie et le projet Tourisme à l’Université Côte d’Azur, pouvez-vous nous donner un exemple précis de collaboration avec un territoire ou une institution locale où la recherche académique a directement influencé une stratégie touristique ou un projet urbain ?


À l'Université Côte d'Azur, j'essaie de faire en sorte que la recherche ne reste pas confinée au monde académique. Cela passe d'abord par le Master Management sectoriel, Management de l'Hôtellerie internationale, Tourisme (IAE de Nice), où je dirige de nombreux projets tuteurés réalisés avec des entreprises, des agences événementielles, des destinations et des institutions locales. Les étudiants travaillent sur des problématiques réelles – par exemple l'évolution vers des modèles de tourisme plus durables ou régénératifs, la valorisation d'un territoire ou encore l'innovation dans l'événementiel – et produisent des recommandations directement exploitables par les partenaires.

Cette logique de transfert se retrouve également dans mes activités de recherche au sein de deux laboratoires, ESPACE et GRM (Groupe de Recherches en Management) . Au cours des dix dernières années, j'ai participé à plusieurs contrats de recherche menés avec des collectivités territoriales, notamment la Métropole Nice Côte d'Azur, la Ville de Villeneuve-Loubet et la Métropole Toulon Provence Méditerranée. L'objectif n'est pas de décider à la place des élus ou des gestionnaires, mais d'apporter des analyses, des méthodes et des cadres d'interprétation qui permettent d'éclairer leurs choix stratégiques en matière de développement touristique, d'attractivité et de transformation des territoires. C'est cette articulation permanente entre recherche, formation et action publique qui, selon moi, constitue l'une des principales contributions de l'université à l'innovation territoriale.

Vos travaux sur le tourisme d’affaires, les congrès et les événements (MICE) touchent des enjeux économiques majeurs pour les métropoles. Comment ces recherches ont-elles aidé Nice ou d’autres villes à repenser leur positionnement territorial face à la concurrence internationale et aux nouvelles attentes des professionnels ?

Mes recherches sur le tourisme d'affaires, les congrès et l'événementiel s'inscrivent dans une période où le secteur connaît de profondes mutations : intensification de la concurrence entre destinations, montée des exigences en matière de responsabilité environnementale et sociétale, hybridation des événements, intégration des technologies numériques et recherche d'impacts plus durables pour les territoires.

L'objectif de mes travaux n'est pas de proposer des recettes, mais d'apporter des cadres d'analyse qui permettent aux décideurs de mieux comprendre ces évolutions. À travers mes recherches, mes collaborations avec les collectivités territoriales, mes échanges avec les professionnels et les travaux conduits avec les étudiants du Master 2 que je dirige, j'ai cherché à éclairer les conditions dans lesquelles une destination peut renforcer son attractivité tout en créant davantage de valeur pour son territoire.
Pour des destinations comme Nice ou d'autres métropoles, cela conduit notamment à dépasser une logique de compétition fondée sur les seuls volumes ou les capacités d'accueil. Mes travaux invitent à penser le tourisme événementiel et MICE comme un levier de développement territorial, en articulant innovation, qualité de l'expérience, héritage des événements, création de valeur pour les acteurs locaux et, plus récemment, principes du tourisme régénératif. Cette approche contribue à nourrir la réflexion stratégique des territoires confrontés à une concurrence internationale de plus en plus forte.

Vous étudiez également les stratégies de communication territoriale via les réseaux sociaux numériques : qu’avez-vous appris de plus surprenant sur la manière dont les destinations peuvent, ou au contraire ne parviennent pas, à mobiliser ces outils pour innover dans la relation aux habitants, aux visiteurs et aux acteurs économiques ?

L'un des enseignements les plus marquants de mes recherches est que les réseaux sociaux numériques ont profondément redistribué les rôles dans la communication touristique. Aujourd'hui, pour une grande partie des jeunes générations, les plateformes comme Instagram, TikTok ou YouTube sont devenues des prescripteurs d'expériences et de destinations au moins aussi influents, voire bien plus, que les organismes de gestion des destinations, tels que les offices de tourisme.

Cette évolution constitue une formidable opportunité de visibilité, mais elle soulève aussi de nouveaux défis. Les logiques algorithmiques et virales concentrent souvent les flux sur quelques lieux devenus emblématiques, ce qui peut accentuer les phénomènes de surtourisme. À l'inverse, les stratégies mises en œuvre par les destinations – démarketing de certains sites, étalement de la fréquentation dans le temps, valorisation d'itinéraires alternatifs ou de territoires moins fréquentés – peinent parfois à produire tous les effets attendus, car elles sont en concurrence avec des contenus diffusés massivement par les visiteurs eux-mêmes, les créateurs de contenus ou les influenceurs.

Ces travaux montrent finalement que la communication territoriale ne peut plus être pensée uniquement comme une communication institutionnelle. Les organismes de gestion des destinations doivent désormais composer avec un écosystème où les habitants, les touristes, les plateformes numériques et les créateurs de contenus participent eux aussi à la fabrication de l'image et de l'attractivité des territoires. L'enjeu est moins de contrôler les récits que d'apprendre à les orienter et à les co-construire au service d'un développement touristique plus équilibré et plus durable.

Les JET Nice, le groupe interdisciplinaire Tourisme/s à la MSHS Sud-Est et votre engagement au sein d’AsTRES créent des ponts entre disciplines et entre monde académique et acteurs de terrain. Quelles sont, selon vous, les conditions indispensables pour que ces espaces de dialogue produisent une véritable innovation territoriale, et pas seulement des échanges de bonnes intentions ?

Je suis convaincue que l'innovation territoriale ne naît pas simplement de la rencontre entre chercheurs et praticiens. Elle suppose que chacun accepte de sortir de son propre cadre de référence. Les chercheurs apportent des méthodes, des concepts et une capacité à prendre du recul ; les professionnels et les collectivités apportent leur connaissance du terrain, des contraintes opérationnelles et des besoins concrets. C'est de cette confrontation constructive que peuvent émerger de nouvelles façons de penser les territoires.

Les espaces comme les Journées d'Étude du Tourisme (JET), le groupe interdisciplinaire Tourisme/s de la MSHS Sud-Est ou encore l'association Tourisme Recherche Enseignement supérieur - AsTRES ont précisément cette vocation. Ils ne cherchent pas seulement à diffuser des résultats de recherche, mais à construire un dialogue continu entre disciplines, institutions publiques, entreprises et acteurs du tourisme.

À mes yeux, trois conditions sont indispensables pour que ces échanges produisent une véritable innovation territoriale. D'abord, accepter l'interdisciplinarité, car les grands défis actuels – transition écologique, attractivité, qualité de vie des habitants, intelligence artificielle ou tourisme régénératif – ne peuvent plus être abordés par une seule discipline. Ensuite, inscrire les collaborations dans la durée afin de construire une confiance réciproque plutôt que des partenariats ponctuels. Enfin, faire en sorte que les connaissances produites soient réellement mobilisables par les décideurs, tout en conservant l'indépendance critique qui fait la valeur de la recherche universitaire.

C'est cette articulation entre rigueur scientifique, dialogue avec les acteurs et capacité à éclairer l'action publique qui me paraît être la condition essentielle d'une innovation territoriale durable.

Vos travaux récents portent sur l’agilité touristique face aux crises et incertitudes (climatiques, sanitaires, géopolitiques, technologiques). Comment imaginez-vous l’évolution des territoires touristiques dans les dix prochaines années, et quel rôle spécifique les universités comme Côte d’Azur devront-elles jouer pour accompagner ces mutations ?

Je pense que la principale caractéristique des dix prochaines années sera moins la nature des crises que leur fréquence et leur combinaison. Les territoires touristiques devront apprendre à évoluer dans un contexte d'incertitude permanente, où les défis climatiques, sanitaires, géopolitiques, économiques ou encore technologiques s'entrecroisent. Dans ce contexte, la véritable compétitivité d'une destination reposera moins sur ses ressources que sur sa capacité d'adaptation.

Cela implique de passer d'une logique de croissance à une logique de résilience et d'agilité. Les destinations devront être capables d'anticiper les évolutions de la demande, de mieux gérer les flux touristiques, d'intégrer les apports de l'intelligence artificielle et de la donnée, tout en renforçant leur responsabilité environnementale et leur acceptabilité sociale. Plus largement, je pense que nous assisterons à un développement de modèles davantage inspirés du tourisme régénératif, où la performance ne sera plus évaluée uniquement en nombre de visiteurs, mais aussi à travers les bénéfices créés pour les habitants, les écosystèmes et l'économie locale.

Dans cette transformation, les universités ont un rôle essentiel à jouer. Elles doivent produire des connaissances scientifiques solides pour éclairer les décisions publiques, expérimenter de nouveaux modèles avec les territoires, former des professionnels capables de gérer la complexité et accompagner les organisations dans leurs transitions. À l'Université Côte d'Azur et particulièrement à l'IAE Nice, où nos recherches et nos programmes de formations en Masters sont en phase avec les évolutions contemporaines du tourisme et de l'hôtellerie, cette mission est particulièrement importante, car nous évoluons au cœur d'un territoire où le tourisme constitue un enjeu économique, social et environnemental majeur. Notre responsabilité est d'aider les acteurs à ne pas seulement réagir aux crises, mais à devenir agiles, à construire des destinations plus résilientes, plus innovantes et plus durables.Notre expertise et notre recul me semblent indispensables, d'autant plus que la France est parfois en retard par rapport à d'autres pays pour faciliter ces connexions entre monde universitaire et monde professionnel/institutionnel.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux jeunes chercheuses et chercheurs – ou aux étudiants en tourisme et aménagement – qui souhaitent mettre leurs compétences au service de leur territoire sans renoncer à l’exigence académique ?

Je leur dirais de ne jamais opposer l'exigence académique et l'utilité pour la société. Au contraire, je suis convaincue que les meilleures recherches sont souvent celles qui naissent de questions concrètes posées par les territoires, les entreprises ou les citoyens, tout en étant traitées avec la rigueur scientifique qui caractérise l'université.

Je les encouragerais aussi à cultiver la curiosité et l'ouverture. Les grands défis du tourisme, de l'aménagement ou des transitions territoriales ne peuvent plus être compris à travers une seule discipline universItaire, la géographie, l'économie etc.Ce modèle encore très français est réducteur. Il faut apprendre à dialoguer avec d'autres chercheurs, mais aussi avec les collectivités, les professionnels, les habitants et les étudiants, car chacun détient une partie de la compréhension des phénomènes.

Enfin, je leur conseillerais de ne pas avoir peur de construire des passerelles entre recherche, enseignement et action. Former les étudiants, produire de nouvelles connaissances et contribuer au développement des territoires ne sont pas trois missions distinctes : elles se nourrissent mutuellement. Si je devais résumer mon parcours en une conviction, je dirais que la recherche a pleinement rempli sa mission lorsqu'elle permet à la fois de faire progresser la connaissance, de former les générations futures et d'éclairer les décisions des acteurs qui construisent les territoires de demain.

Pour en savoir plus : https://univ-cotedazur.fr